Les principales spécificités orthographiques du Tseu

Dans un peu moins d'un mois se tiendront à Varennes-le-Grand, les 2èmes Rencontres des Patois et Langues de Bourgogne. Des ateliers de patois de toute la Bourgogne participeront à cette journée, dont le Cardzot de Seuvgnon qui se présentera en force avec une dizaine de participants.
Il est important que notre petite zone linguistique, Charolais-Brionnais et alentours dès lors que le "tse" s'y retrouve, puisse exposer ses spécificités orthographiques. Le texte qui suit est le fruit d'un long travail de réflexion sur la graphie, conduit pendant plusieurs années au sein de l'Atelier de Patois de Sivignon et sur le blog du Pàys du Tseu. Notre démarche n'est pas une démarche de linguistes ni de spécialistes de la langue, c'est celle d'auteurs soucieux d'employer la graphie qui, tout en restant au plus près de celle du français, respecte à la fois la prononciation des mots patois et leur étymologie. Ne nous leurrons pas, peu de patoisants se lanceront dans l'écriture mais nous espérons que beaucoup se mettront à lire des textes en patois, c'est pourquoi il s'avère essentiel que les auteurs fassent un réel effort afin de rendre leur graphie accessible à tous. La transmission du patois était essentiellement orale jusqu'à présent, mais les "patoisants première langue" sont de plus en plus rares, il faut que l'écrit prenne le relais afin que les jeunes générations puissent disposer, en plus de quelques documents sonores irremplaçables, de textes où les règles élémentaires de la grammaire soient respectées ; une écriture essentiellement phonétique est destructrice de la structure d'une langue et aboutit inévitablement à une bouillie absconse et intransmissible.
Il est évident que les deux piliers du Tseu que sont le tse et le dze ne peuvent et ne doivent pas être remis en question. Le chemin se dit tsmin et s'écrit de même, le jardin se dit dzardin et s'écrit de même. Ce sont donc les autres spécificités orthographiques du Tseu que nous allons examiner.
La nasalisation provençale
Pourquoi ennui et année en français ? On n'écrit pas en-nui en français, il n'y a pas de raison que l'on écrive an-née en tseu !
Le non "charcutage" des mots du Tseu est essentiel pour qu'il quitte son statut de patois : il faut éradiquer ces traits d'union qui dévalorisent notre langue.
Osons le tilde, comme les Bretons, une "boñne" fois pour toute. Un tilde placé sur un n aura pour effet, par convention, de créer une voyelle phonétique añ, iñ, oñ, aiñ, eiñ...qui permettra de prononcer correctement des mots tels que añnée, miñme, boñne aimie, Dzermaiñne, poueiñne...sans que l'on ait besoin de scinder ces mots en utilisant un tiret ou tout autre caractère venant dénaturer le mot et perturber l'ordre alphabétique.
Les élisions multiples : si l'on veut pouvoir écrire des poèmes en tseu (et même un simple texte en prose) sans qu'il y ait une bonne demie douzaine d'apostrophes par vers, il est indispensable de les supprimer à l'intérieur des mots. Que, dans le français populaire, on marque par une apostrophe les élisions pour bien faire ressortir qu'il s'agit d'un français écorché, je n'y vois pas d'inconvénient mais que l'on applique cette "règle typographique" au tseu me semble désobligeant. La BONNE prononciation du tseu n'a pas à être stigmatisée comme si elle était une MAUVAISE prononciation du français. Et lorsque le pàysan-bolandzi va rsi sa fareune, quand bien même le verbe tseu rsi viendrait tout droit du verbe français harasser, il est préférable de ne pas le doter de deux ou même d'une seule apostrophe (h'r'si, r'si) ; tout au plus pourrait-on l'orthographier avec un h initial (hrsi) si l'on avait la certitude de l'étymologie supposée ci-dessus.
L'écriture des différents "e" et la fixation de la valeur des accents. Les prises de position de Mario Rossi sur ce point sont assez claires, notamment sur le fait que le é du tseu doit être réservé aux é longs et diphtongués : ééi. Ainsi les "bêtes", prononcé bééites s'écrira bétes. Il en découle un emploi des autres accents légèrement différent, à savoir l'accent circonflexe doit correspondre à un é grave et long (peu courant) et l'accent grave doit se placer sur les é courts, en principe graves. Par ailleurs, toutes les fois où l'orthographe normale du son é permet une prononciation qui n'est pas totalement fautive, et dieu sait qu'il y a des nuances dans cette prononciation, il n'est pas souhaitable de dénaturer notre tseu : on verra donc cohabiter toutes les graphies possibles et on écrira : dz'ai (et non dz'é), y'est (et non y'é), tsanter (et non tsanté), la neit (et non la né), la vieile (et non la viéle), le mèpllî (et non le méplli), le feuneret (et non le feuneré)...
Les consonnes finales et l'absence de liaison : il faut bien faire ressortir le fait que l'on n'écrit pas certaines consonnes finales du tseu non pas parce qu'elles n'existent pas mais parce qu'elles ne doivent pas être prononcées dans la plupart des cas. Dès lors que l'on fait de l'absence de liaison la règle et des liaisons l'exception, il n'est pas nécessaire de systématiser la suppression de ces consonnes finales (traumatisante) ; on est obligé d'en supprimer quelques unes car elles seraient inévitablement prononcées (c'est le cas de la conjonction donc qui se prononce don et qu'il faut impérativement écrire ainsi). Dès lors il devient assez simple de prononcer correctement le tseu et on peut toujours, pour interdire certaines liaisons "contre nature", utiliser la barre oblique "/" en lieu et place d'espace entre les deux mots à bien séparer.
L'accent circonflexe sur le a, le i, le o et le u allonge la voyelle et "l'alourdit" ; d'une manière générale sa présence est le signe de la suppression d'une ou plusieurs lettres finales (finales en -ard : -â, finales en -ier : -î, finales en -ort : -ô, finales en -oeuf : û).
L'emploi du k : vaut-il mieux écrire "keuré" plutôt que "cueuré" (curé), "keure" plutôt que "cueure" (cuire), la "keurde" plutôt que la "cueurde" (courge), etc. Si l'on doit écrire "kîgni" (couiner) on apprécie cette consonne qui a le mérite d'éviter une graphie telle que "quigni", peu satisfaisante. En résumé, le k présente l'avantage de la simplification orthographique.
L'emploi du w : cette consonne s'avère bien moins dénaturante pour le mot que le "ou" de ouate pour écrire woiture ou woisin.
L'emploi de l'accent grave sur les voyelles : on sait qu'en français le tréma a pour but de forcer la prononciation distincte de deux voyelles placées côte à côte, que le positionnement du tréma sur la deuxième voyelle constitue le cas général et que des préconisations en sens contraire ont vu le jour pour faciliter la prononciation de mots tels qu'ambigüe (ambiguë jusqu'en 1990). Le tréma aurait fort bien pu, en Tseu, se placer sur des a, ou des y pour inciter à prononcer des mots tels que pàys : paÿs ; fòyer : foÿer. La solution de l'accent grave, placé sur la première voyelle à bien articuler séparément présente l'avantage de pouvoir être étendue aux voyelles isolées précédant une consonne dont on veut les désolidariser : ainsi on écrira mòn aiñmi (en français mon ami) sans mettre de e terminal à mon et en plaçant un accent grave sur le o. Ici on se trouve dans le cas d'une consonne finale (le n) qui appelle ou non la liaison : mon tsin, mòn aiñmi. Précisons toutefois que "mon", placé avant un mot commençant par une consonne est parfois prononcé "mo" (mo père). Les adjectifs possessifs mon, ton, son font partie de ces mots à géométrie variable dont la consonne finale disparaît (ou non) lorsqu'ils sont placés avant un mot commençant par une consonne et réapparaît mais en conservant l'indépendance de la voyelle "o" lorsqu'ils sont placés avant un mot commençant par une voyelle. On voit dans l'exemple ci-dessous tout l'intérêt de l'accent grave sur le o qui va inciter à pratiquer la liaison avec le mot suivant :
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mo père, to père, so père,
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mon tsin, ton tsin, son tsin,
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mòn outil, tòn endzin, sòn ûjeau.
Le l mouillé : c'est assurément l'obstacle le plus fréquemment rencontré par celles et ceux qui écrivent en tseu. Etant donné que le double l n'existe pas en français il a été décrété qu'il n'existerait pas en tseu comme il peut exister dans d'autres langues. Pour le remplacer, que de contorsions :
Voici un tableau dans lequel figurent des mots du tseu dotés du double l suivis des orthographes adoptées ça et là.
On le rencontre en début de mot, précédé ou non d'une consonne.
Lliéve : iéve, yéve, yiéve
Glland : ian, iand, yan, yand
Llit ou llet : yit, yet
Bllanc : bian, bianc, byan, byanc
Cllou : kiou, kyou, quiou, çhou, çhiou
Gllaude : Guiaude, Yaude
Llien : ien, yen, yien
On le rencontre dans le corps d'un mot, précédé ou non d'une consonne.
Agllancî : àyancî
Déplleumé : dépieumé, dépyeumé
On le rencontre à la fin d'un mot, précédé ou non d'une consonne.
Sangllî : san-î, sanhî, sañyî
Traublle : traubye, traubieu
Soullier : souier, souyer, souyier
Peuplle : peupye
Coublli : coubi, coubyi, coubilli
Toutes ces graphies pourraient avantageusement être remplacées par la seule qui soit à la fois logique et non traumatisante pour le mot : celle dans laquelle on double le l lorsqu'il est mouillé (caractères gras ci-avant). Il resterait à donner à ce double l, par convention, valeur de y même en l'absence d'un i le précédant. Evidemment le lecteur reconnaîtrait immédiatement la plupart de ces mots qui perdraient de leur mystère, mais est-ce un mal si l'on veut que notre langue perdure ?