Les mouches à miel
C'est ce terme ancien, que l'on trouve dans le titre d'une fable de Jean de La Fontaine ("Les frelons et les mouches à miel"), qui servait à désigner les abeilles dans notre région.
Traditionnellement le cycle d'activité des ruches commençait à la Chandeleur. C'est à ce moment qu'avait lieu une cérémonie dont seuls les plus anciens ont gardé le souvenir : le « fu noviau » (le feu nouveau). On allait en procession présenter des cierges bénits devant les « beunnes de moutses » (les ruches) afin de « reûv'yi les moutses à mi » (de réveiller les abeilles) à la fin de l'hiver. Ainsi espérait-on que la récolte de « mi » (de miel) serait bonne. L'origine de cette coutume semble se perdre dans la nuit des temps: peut-être faut-il y voir la trace d'une ancienne pratique païenne?
Plus tard, vers les mois de mai-juin, lorsqu'il a fait chaud et que les abeilles ont récolté une grande quantité de pollen, il n'est pas rare qu'une ruche ait une activité extrêmement intense. On voit alors parfois s'agglomérer une masse d'abeilles sous l'entrée de la ruche. Les propriétaires des ruches ne s'y trompent pas. Tout indique que les abeilles sont sur le point de « s'ter » (d'essaimer). C'est généralement en milieu de journée que « l'ensaim » (l'essaim) quitte la ruche surpeuplée pour se fixer ailleurs. Il est donc particulièrement important de se montrer très vigilant à ce moment-là.
Dès qu'on entendait crier : « les moutses ant s'té! », il fallait aussitôt se lancer à la poursuite de l'essaim, armé d'une « casse » (d'une poêle à frire) ou de tout autre ustensile similaire sur lequel on tapait pour faire du bruit. Cette méthode remonte, au dire des spécialistes, à l'époque romaine. On s'est beaucoup interrogé sur le sens de cette pratique fort répandue en Europe. Certains supposent que c'était-là une façon d'avertir les gens du voisinage qu'un essaim s'était sauvé, leur intimant la prudence. Peut-être s'agissait-il tout simplement de se proclamer propriétaire de l'essaim afin de pouvoir le poursuivre sur les terres d'autrui. Mais la théorie la plus fréquemment avancée suppose que les vibrations sonores provoquées de la sorte obligeraient, ou du moins inciteraient, l'essaim à se poser plus rapidement, facilitant ainsi sa récupération. Toutefois, cette technique est maintenant considérée comme inefficace par la plupart des apiculteurs.
Quoi qu'il en soit, l'essaim finit toujours par se poser, s'accrochant quelquefois à la branche d'un arbre. Pour le récupérer, il était nécessaire de le décrocher à l'aide d'un bâton suffisamment long en tâchant de le faire tomber dans une « yeûsse » (capuchon de paille couvrant les anciennes ruches). Cette délicate opération une fois menée à bien, il devenait possible de replacer "l'ensaim" dans une "beunne de moutses".
Enfin, l'été se terminant, on pouvait « treûyi » (procéder à la récolte du miel). Les ruches à cadres de bois, bien qu'inventées en 1856, ont mis longtemps à se généraliser. Il arrivait donc, jusqu'à une époque relativement récente, qu'on soit encore obligé de provoquer la mort des abeilles pour pouvoir effectuer la récolte du miel. On faisait brûler une mèche de soufre placée à l'entrée de la ruche, ce qui détruisait l'essaim.
Rien ne se perdait. Le miel resté dans les alvéoles se mangeait tel quel : c'était ce qu'on appelait le « mi u cutiau » (le miel au couteau). Le résidu de rinçage de la ruche se consommait également : c'était le « p'tiet mi » (le"petit miel", par analogie avec le "petit lait").
Pour finir, notons encore que certaines croyances étaient associées aux abeilles : par exemple, on considérait que que cela portait malheur de vendre un essaim; il était préférable de le donner.