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Le pays du Tseu

Quelques réflexions et suggestions sur l’écriture du patois

31 Mai 2013 , Rédigé par Eric Condette Publié dans #Graphie

Quelques réflexions et suggestions sur l’écriture du patois

Par définition le patois est une langue orale qui n’a en principe pas d’orthographe.

Mais une fois que l’on admet que le patois n’est pas un simple « français écorché », comme on le lui a naguère souvent reproché, mais, sinon une langue à proprement parler, au moins la trace d’une véritable langue plus ancienne, il faut bien se résoudre à mettre en place une graphie qui permette de transcrire les patois du pays du Tseu. Pour cela il conviendra de s’appuyer sur leurs points communs, sans pour autant effacer les différences locales qui contribuent à exprimer leur richesse . Cette graphie doit être suffisamment simple pour ne pas rebuter un lecteur non spécialiste de la linguistique romane, ce qui exclut toute forme de transcription phonétique.

Il faut donc imaginer un système de représentation des sons de la langue qui soit acceptable par tous, tout en rendant compte de certains sons qui sont inconnus du français standard moderne et qui respecte, chaque fois que celle-ci nous est connue, l’étymologie des mots. Voici quelques pistes :

La nasalisation :

Certaines voyelles sont toujours nasalisées en patois, c’est le cas de la voyelle initiale du nom « année », prononcé /an-née/.

Mais la nasalisation est parfois davantage un phénomène qui relève d’une prononciation individuelle. Par exemple, dans un mot local qui désigne le marc de raisin, on entendra tantôt la « dzeine », et tantôt la « dzein-ne » (avec nasalisation.)

Une solution possible, qui présente l’avantage de ne pas introduire de signes ou caractères inhabituels au milieu des mots (/ - * ~, etc…), serait de placer un « h » entre deux « n » :

Ainsi, on obtiendrait « anhnée » et « dzeinhne » mais l'orthographe serait vraiment affectée ainsi que l'ordre alphabétique dans les lexiques. L'emploi du tilde, déroutant au départ, s'avère plus satisfaisant en définitive. Voir l'article qui lui est consacré ici.

La dénasalisation :

Certains de nos patois dénasalisent les sons « on » et « un » devant une voyelle. Ainsi l’expression « mon aimi » (mon ami) se prononce à Trivy « mon-ne aimi ». De même « un u » (un œuf) se prononce « eune u ». L’utilisation d’une apostrophe permettrait sans doute de rendre compte de ce trait de prononciation tout en évitant un trait d’union intempestif dans le premier cas et une confusion entre les articles indéfinis masculins et féminins singuliers dans le second. Nous pourrions ainsi obtenir: « mon’ aimi » et « eun’ u ». Cette graphie ne serait pas valable s'il s'agissait de dire "mone aimi ; on pourrait alors retenir la solution consistant à placer un tréma sur le "o" : mön aimi, conférant au tréma la fonction consistant à obliger le lecteur à bien prononcer la voyelle qu'il surmonte.

La métathèse :

Il s’agit du phénomène très courant chez nous qui se traduit par l’inversion du « r » et du « e » dans des mots comme le « prunier » en patois, « preûni » devenant « peurni ».

Une forme telle que « prrni » aurait certes l’avantage de gommer cette différence, mais elle peut prêter le flanc à la critique : l’absence de voyelle peut être déconcertante et impliquer que le « r » est exagérément roulé, alors que le « r » de nos patois, sans être le « r » grasseyé du français de Paris, n’est pas pour autant plus roulé que celui que l’on rencontre dans les parlers bourguignons situés plus au nord.

Ayant eu à maintes reprises l’occasion de constater qu’une même personne prononçait tantôt « breûdin » et tantôt « beurdin », je me suis rendu compte que la première de ces formes était surtout employée au milieu d’une phrase française, alors que la deuxième apparaissait plus spontanément dans un énoncé patois. Alors pourquoi ne pas généraliser la forme avec métathèse lorsque l’on écrit en patois ? Ce choix d'écriture : beurdin plutôt que bredin pourra être tempéré par le maintien dans les lexiques des deux graphies.

L’utilisation du « k » :

La lettre « k » semble parfaitement convenir pour rendre la prononciation de la consonne /k/ qui précède les sons /eu/ ou /eû/ en patois. De cette façon « l’écurie » sera en patois « l’ékeûrie » et le « curé » s’écrira « l’keûré ».

Dans d’ autres contextes, cependant, le « k » ne semble pas nécessaire : « la queue » pourra s'écrire indifféremment en patois « la coue » (du latin « cauda ») ou la quoue, pour ne pas égarer le lecteur et le verbe qui signifie tomber en glissant donnera « quilli » (formé à partir du français « quille ».)

Le « ich laut » :

Ce son, que l’on doit s’efforcer à prononcer lorsque l’on apprend l’allemand (d’où son appellation) n’existe pas en français. Toutefois, il se rencontre dans certains patois particulièrement conservateurs (dans le canton de Matour, notamment.)

Cette prononciation représente le traitement local des groupes consonantiques CL et FL que l’on trouve dans des mots comme « clou » ou « gonfle » qui se prononceront avec une chuintante qui combine (pour simplifier) un son « ch » et un « i » mouillé. Une transcription possible serait « çhy », ce qui donnerait respectivement « çhyou » et « gonçhyë » pour les deux exemples cités plus haut.

L’allongement de certaines voyelles :

L’accent circonflexe peut permettre de marquer l’allongement d’une voyelle, ce qui présente en outre l’avantage non seulement de marquer la différence de prononciation entre le « o » d’avant et le « o » d’arrière (vôl / pol) mais aussi d’éviter toute ambiguïté entre des mots qui se ressemblent, comme la « feuille » (la fille) et la « feûille » (la feuille.)

Le cas du « h » :

Le « h » aspiré n’existant pas en patois, cette lettre peut sembler superflue en position initiale. Nous aurions ainsi : « l’aut » pour dire « le haut » ou « l’euppe » pour « la huppe ». Toutefois, pour éviter de désorienter inutilement le lecteur nous le conserverons.

Le « i » mouillé :

Certains mots patois peuvent, par leur forme, être confondus avec des mots français : « payer » se prononce ainsi /pa-yé/ ,et le « noyer » /nô-yé/ (patois de Trivy). Une façon simple de résoudre cette question pourrait consister à placer un tréma sur la première voyelle à isoler ce qui donnerait alors : « päyer » et « nöyer ».

Conclusion :

Il ne s’agit encore ici que d’une ébauche de système de transcription, qui pourra (devra, sans doute) encore être complété, modifié et enrichi pour tenir compte de la diversité du Pays du Tseu. Mais surtout, ne soyons pas des académiciens trop intransigeants (contrairement à la tradition de l’Académie Française), restons modestes et ne nous arrogeons pas le droit de légiférer sur la langue, car une langue figée cesse d’évoluer et de vivre. Il me semble essentiel de permettre une nécessaire flexibilité dans le système d’écriture dont nous conviendrons.

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Marie de Cabardouche 02/06/2013 18:39

C'est exact. Pour une compréhension plus rapide des mots, mieux vaut les orthographier tels que nous les connaissons actuellement. Chacun sera libre ensuite d'en retrouver l'éthymologie.
Ah...Vive Olivier- de -bon -conseil !

Eric Condette 04/06/2013 08:03

Vous savez, il n'est question dans tout cela que d'adopter des conventions d'écriture qui rendent le mieux compte possible de la prononciation d'un parler qui se distingue de notre langue nationale. L'orthographe du français elle-même en est pétrie. Certaines nous apparaissent comme logiques et évidentes. Mais d'autres le sont beaucoup moins...

Marie de Cabardouche 02/06/2013 07:49

Compliments pour la justesse de réflexion concernant la représentation des sons de notre vieux parler. Je m'efforcerai de m'en inspirer.
Bonne persévérance.

Eric Condette 02/06/2013 15:38

Merci de ces encouragements (nous en avons tous bien besoin). Le système d'écriture ébauché ici pourra sûrement être complété ou amélioré. Ainsi, cet article a déjà fait l'objet de quelques modifications après discussion avec Olivier Chambosse. Par exemple, celui-ci pense que la disparition du h initial risquait de rendre les mots moins reconnaissables à la lecture. Même si le h de "haut" ou de "huppe" n'existait pas dans l'étymologie latine (altus, upupa), il vaut sans doute mieux le maintenir afin de rendre la graphie de nos documents plus lisible. De cette façon nous aurons par exemple des formes patoises comme "yamont'haut" ou yamou l'haut", (patois de Trivy).
D'autres problèmes se présenterons probablement au fur et à mesure que nous avancerons dans l'écriture des vieux parlers de notre région, et il est souhaitable que tous ceux et celles que cette question intéresse donnent leur avis.