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Le pays du Tseu

Eune battrie à Seuvgnon

5 Juin 2013 , Rédigé par Olivier Chambosse Publié dans #Textes

Eune battrie à Seuvgnon

Y'étot beûrant neit quand les tsins ant cmenchi à dzapper : l'Baude s'envnot en téte dave sa tsèrte pyeiñne de tsarbon.

  • machtu, couje-te don ou dz'te fais tâter d'ma tavelle ! qu'ôl a gueulé l'Ugène Bû.

  • T'm'attendos pyus l'Ugène, nos en voyot pas l'bout vés l'Toîne !

  • Y srot-ti-pas qu'so tonniau étot point encô satsi ? Acré Baude, vins don t'chiter dave nos, l'keulat va pansi ta borrique. Ho, la Félicie, baille-me don la goutte u Grand Louis.

Du temps qu'is causint dans la piéce, les attlâdzes que l'Baude avot dvancis arrivint. Y fayot bié du breut, les roues d' fâr d'la machine quillint su les piârres du tsmin. Notés gars tchaulint notés trois paires de vatses apeu le tsvau du Minique Bllanc, un boulonnais bârré, qu'étot en téte. Faut dère qu'y grimpe pe vni tanque vés nos ; la tsaudîre apeu la batteuse, y'est pas ren à tiri.

Les mécanichins, pyus nas qu'la neit, empognant les crujus, les lampes pigeon, tos les beurlutons allmés p'la Fernande, apeu s'mettant à foradzi dans leu bataclan. Is calant la batteuse bié cment y faut, lavousque la cô est point trop en beurdoûle, pyéçant les corroies dvant d'aller dreumi, tot nas dans notés draps bllancs.

A l'idée de çhtés gars qu'vant dreumi là, les feuilles d'la maijon sant bin émostillées. Nos ans tos som, y'est temps d'dreumi, qui dans eune piéce, qui su l'soli, qui dans l'ékeurie d'vatse, qui dans la dzerbîre. D'main y fra dzo, nos va batte tanque à tanque.

 

L'polo tsante, y'est encô grand neit, les mécanos ant allmé la tsaudîre. Les hommes arrivant d'peurtot, i'ant dzà tiri les vatses vés jeux, les feunnes seurvant l'jûs. Nos est fin prêts, l'Baude fait signe, l'Marcel leuve le ptiot Dzean, y'est lu qu'va tiri l'subyot : "Tuuuttt", la Breloux ronfe. Les peurmîres dzvelles sant lancies à la fortse ; yâmon' haut, un gamin cope les lliens dave so cutiau, deux/hommes éboudrâillant l'froment p'en faire des pyeiñnes-mains apeu y'est l'patron d'la machine que guide les épis. (Y s'comprend tot su, l'engueurneux ô pouyot faire deurer quand y'étot eune ptiète battrie, y'étot lu qu' donnot la cadence : quand ôl en mettot trop y beuttot, apeu y bourrot ; la corroie pouyot rdziper, cment çan ô pouyot faire deurer tanque à la sope).

Les grains cmenchant à tsère dans les sacs de fornée. Çhtés qu'portant vant p'deux ; y'est trop maulaîji de tsardzi pyus d'un quintau su son dos dvant d'le monter au gueurni. Ah y'est des biaux gars çhtés-là, les feuilles de la maijon manquant pas d'leu porter un coup à boîre, minme pyus souvent qu'y faudrot.

Derri la Breloux, dvant qu'arrive la presse, la paille étot lliée dave des rôtes, y fayot des fagots pas bié gros qu'nos lançot u fortsi su l'soli o bin su l'pailli quoî y'avot des cops des vrais artisses que fayint des paillis tant biaux qu'y'est pas possiblle . La presse a bié oté des maux, l'tsardzeux arri.

Apeu faudrot pas oublli les ptiots qu's'occupint du balou : y craingnint ni l'breut, ni la fmîre, ni la possîre qu'étot peurtot, ni les polies, ni les corroies, i'étint fiers cment Artaban quand l'verre arrivot vés jeux, tot keulotté d'possîre apeu d'bave, remplli d'vin copé d'iau.

 

La tsaudîre subyiot p'les pauses apeu p'les pannes. Nos mandzot totes les doux-quatre heures : vés les neûve heures , su l'cop d'midi, p'les quatre heures, p'la sope, apeu à beûrant neit si i fallot. Les feunnes avint préparé le rpas d'batteuse trois dzos dvant. S'agissot pas d'improvisi, des gaillards cment çan y bouffrint la cape à Djeu davto les crotsots : dzambion, freumâdze de cotson, bodin, peurée, dziblottes, polâilles, rôtis, bouillis, freumâdze frais ou seû, freumâdze fô, poèrons, poîres madleiñe keutes, nez d'tseuvre, peurnes, câfé, ptiets gâtiaux, briotse arri, tot çan étot apprété p'la patronne, ses feuilles apeu ses woîsines obin des feunnes d'la parentèle. L'patron s'occupot du quartaut qu'ô mettot en peurce apeu d'la goutte, mas y'est les feunnes que servint en s'gârant des mains que s'balladint quoî y faudrot point.

 

Le derri r'pas étot toudze l'pllus gai : dz'étins pas tant pressés, dz'pouyins tsanter, faire des fârces, raconter des histoîres de revnant, des histoîres de batteuse arri.

"T'étos là, l'Gâbî, quand l'Dzacquelin avot blé eùn û pné ? Ôl avot-ti fait vilain ! Deux tsopines de maîs avint pas suffi p'l'arrégi , cré vain Diou !"

"P'seûr que dz'étos là, y'étot minme ma qu'avos mis l'niaud sû la groue, dvant qu'nos parie qu'ô gobrot pas les ûs si y'en-avot yâmon' haut-la-cheûme."

A peu un aute, de dère : "Ôl étot pas tot su pe tni des cuites. Vos ez-ti cognu l'Prosper des Pyintses ? Oui, chtu qu'la Fernande a foutu djhô qu'ôl allot pchi dans so pllacâ, tant ôl 'tot soûl. Un dimantse matin, à la pique du dzo, ô s'est ramné, d'la paille dans les tsveux, tot ébeurluqué :

- "quoî don qu'sant votés gars ? Y'a ngun ! La machine est arréte ?"

-"Y'est dimantse audzordheu, rente vés ta, grand beurdin, et rvins dmain, dzva me rcoutsi tanque à six-heures."que j'y ai dit au Prosper !".

 

Avec la poussière du battage le silence est retombé sur la campagne endormie La batteuse s'en est allée, elle a même complètement disparu de nos paysages depuis quarante ans environ lorsque les premières moissonneuses-batteuses sont arrivées, effectuant en quelques jours le travail de dizaines d'hommes durant des semaines.

 

 

 

Traduction : Un battage à Sivignon

 

C'était la nuit noire lorsque les chiens ont commencé à japper : le Baude venait en tête avec son tombereau plein de charbon.

  • Mais celui-là , tais-toi donc ou je te fais tâter de mon bâton ! s'est écrié Eugène Auboeuf.

  • Tu ne m'attendais plus Eugène, nous n'en voyions pas la fin chez Antoine !

  • Ne serait-ce pas plutôt que son tonneau n'était pas encore vide ? Sacré Baude, viens donc t'asseoir avec nous, le petit dernier va panser ton âne. Ho, Félicie, donne-moi donc l'eau-de-vie du Grand Louis.

 

Pendant qu'ils causaient dans la salle commune, les attelages que le Baude avait précédés arrivaient. Cela faisait beaucoup de bruit, les roues de fer de la chaudière glissaient sur les pierres. Nos hommes encourageaient nos trois paires de vaches et le cheval de Dominique Aublanc, un boulonnais tacheté qui était en tête de l'attelage. Il faut dire que ça grimpe pour arriver jusque chez nous et la chaudière, plus la batteuse, ce n'est pas rien à tirer.

Les mécaniciens, plus noirs que la nuit, saisissent les lampes à huile, les lampes à pétrole et tous les lumignons allumés par Fernande et s'activent dans leurs engins. Ils calent la batteuse comme il faut, là où la cour n'est pas trop en pente, plaçent les courroies avant d'aller dormir, tout noirs dans nos draps blancs. A l'idée de ces hommes qui vont dormir là, les filles de la maison sont bien émoustillées. Nous avons tous sommeil, il est temps de dormir, qui dans une chambre, qui sur le solin, qui dans l'étable, qui dans la gerbière. Demain il fera jour, nous allons battre tant et plus.

 

Le coq chante, il fait encore nuit, les mécanos ont allumé la chaudière. Les hommes arrivent de partout, ils ont déjà trait les vaches chez eux, les femmes servent le café. Nous sommes prêts, le Baude fait signe, Marcel soulève le petit Jean, c'est lui qui va tirer le sifflet : "Tuuuttt", la Breloux ronfle. Les premières javelles sont lancées à la fourche ; en haut, un gamin coupe les liens avec son couteau, deux hommes éparpillent le blé pour en faire des pleines-mains et c'est le patron de la machine qui guide les épis. Cela se comprend facilement, l'engrenneur pouvait faire durer quand c'était un petit battage, c'était lui qui donnait la cadence : quand il en mettai trop, ça faisait du bruit et ça bourrait, la courroie pouvait sauter, ainsi, il pouvait faire durer jusqu'à l'heure de la soupe.

Les grains commençent à tomber dans les sacs de fournée. Ceux qui portent vont par deux, c'est trop difficile de charger plus d'un quintal sur son dos avant de le monter au grenier. Ah, ce sont des beaux gars, ceux-là, les filles de la maison n'oublient pas de leur porter à boire, même plus souvent qu'il ne faudrait.

Derrière la Breloux, avant l'arrivée de la presse, les bottes de paille étaient liées avec des brins, ça faisait des gerbes pas très grosses qu'on lançait à la fourche sur le solin ou sur la gerbière où il y avait parfois de vrais artistes qui faisaient des gerbières superbes. La presse a bien facilité le travail, le chargeur également.

Et puis il ne faudrait pas oublier les petits qui s'occupaient des résidus du blé : ils ne craignaient ni le bruit, ni la fumée, ni la poussière omniprésente, ni les poulies, ni les courroies, ils étaient fiers comme Artaban quand le verre arrivait vers eux, tout culotté de poussière et de bave, rempli de vin coupé d'eau.

La chaudière sifflait pour les pauses et pour les pannes. Nous mangions fréquemment : vers 9 heures, sur le coup de midi, pour le goûter, pour la soupe et en pleine nuit en cas de nécessité. Les femmes avaient préparé le repas de batteuse trois jours à l'avance. Il ne s'agissait pas d'improviser, de tels gaillards auraient bouffé la cape de Dieu avec les crochets : jambon, fromage de tête, boudin, purée, lapins, volailles, rôtis, pot-au-feu, fromage blanc ou fromage sec, fromage à tartiner, poires, poires cuites, pommes d'été, prunes, café et gâteaux secs, brioche également, tout cela était préparé par la patronne, ses filles et ses voisines ou des femmes de la parenté. Le patron s'occupait du quartaut qu'il mettait en perce et de l'eau-de-vie, mais c'est les femmes qui servaient en évitant les mains qui se balladaient où il ne faudrait pas.

 

Le dernier repas était toujours le plus gai : nous n'étions pas aussi pressés, nous pouvions chanter, faire des farces, raconter des histoires de revenant, des souvenirs de battage aussi.

"Tu étais là, Gaby, quand Jacquelin avait gobé un oeuf pourri ? Il était furieux ! Deux chopines de plus n'avaient pas suffi pour le calmer, sacré vain Dieu !"

"Bien sûr que j'étais là, c'était même moi qui avais mis l'oeuf pourri dans la gerbière avant qu'on lance le pari qu'il ne goberait pas les oeufs s'il y en avait tout en haut."

Et un autre, de dire : "Il n'était pas le seul à se saoûler, avez-vous connu Prosper des Planches ? Oui, celui que Fernande a foutu dehors alors qu'il allait pisser dans son placard, tellement il était saoûl. Un dimanche matin, avant le jour, il est arrivé, de la paille dans les cheveux, tout abruti : "où sont donc vos hommes, il n'y a personne, la machine est arrêtée ?" C'est dimanche aujourd'hui, rentre chez toi, grand nigaud, et reviens demain, je vais me recoucher jusqu'à six heures." ai-je dit à Prosper !".

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