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Le pays du Tseu

DESCRIPTION D'UN PATOIS (TRIVY)

3 Août 2013 , Rédigé par Eric Condette Publié dans #Cardzîre

DESCRIPTION D'UN PATOIS (TRIVY)

QUELQUES REMARQUES A PROPOS DU LEXIQUE

Le vocabulaire du patois, s'il exprime à l'occasion des notions inconnues du français contemporain, n'en est pas moins contraint, dans certains cas, d' avoir recours à des périphrases pour exprimer ce qui en français s'exprime par un seul mot.

Quelques exemples :

le bouvier sera : « le totsou de vatses » (mot à mot : le toucheur de vaches)

le bûcheron : "le copou d'bos" (coupeur de bois).

la ruche : « la beunne de moutses » (la benne à mouches)

la foudre : « le fu du ceû » (le feu du ciel)

l’année prochaine : « l’an qu’vint » (l’année qui vient)

la faisselle : « la cope à fromadze » (la coupe à fromage)

Quant à l'étable, la bergerie, la soue et la clapier, on dira respectivement :

« l'ékeûrie d'vatses » (à côté de « étraubye »)

« l'ékeûrie d'motons »

« l'ékeûrie d'cotsons »

et même :

« l'ékeûrie d' lapins ».

Un autre aspect du patois qui est assez intéressant, car il montre la façon dont celui-ci accepte ou rejette les influences qu'il subit de la part du français, réside dans la coexistence de formes françaises et patoises. Cela permet de faire des nuances entre des homonymes en français. Les formes empruntées au français sont en principe d'un usage plus restreint que les formes patoises correspondantes. On aura donc une série de doublets tels que :

« bié » et « bien », où l'on oppose l'adverbe au nom (dans le sens de "fortune")

« gotte » et « goutte » (la goutte de liquide opposée à l'alcool)

« su » et « sœur » (la sœur biologique opposée à la religieuse)

et: « yaice » (la glace provoquée par le gel) opposée à "la glace" (le miroir).

Pour finir notons que Trivy appartient à une aire dialectale particulière, qui dépasse un peu les limites du canton de Matour. En effet, une singularité de cette petite région, signalée par le linguiste Gérard Taverdet, est d’avoir abrégé certains mots masculins de deux syllabes qui ont ainsi perdu leur voyelle finale tonique. C’est le cas notamment pour :

le baude (l’âne, le baudet)

le bone : (le bonnet)

le gode (le godet renferment la pierre à aiguiser la faux)

le greuil : (le grillon)

le maye (le maillet)

le pol (le coq, le «poulet»)

le subye (le sifflet)

le vôl (le valet)

San Bone (Saint Bonnet-des-Bruyères) par opposition à Saint-Bonnet (de Joux)

(une seule exception à ce fait de langue: le « follet » qui désigne un tourbillon de vent dans les champs en été)

Ce phénomène unique dans les parlers romans de France différencie cette petite région de toutes les autres.

Mais le fait que Trivy appartienne à une aire dialectale donnée ne signifie pas que le parler y soit partout rigoureusement identique. Un patois est toujours associé à une commune. Rien de surprenant, donc, que l'on ait une certaine variété lexicale entre des villages voisins. Ainsi le tombereau s'appellera le «tombeuriau» à la Chapelle du Mont de France, la «tsèrte» à Trivy (où il est déjà moins évident de reconnaître le français «charrette») et le «barreû» à Matour (mot peut-être d'origine celtique, que l'on retrouverait dans l'anglais «barrow» qui désigne à l'origine une voiture à bras, puis une brouette .)

COMMENT ÉCRIRE LE PATOIS?

Le patois est par définition une langue non écrite et par conséquent ne possède aucune orthographe. Il est pourtant nécessaire d'adopter un système d'écriture qui tienne à la fois compte de l'étymologie des mots (chaque fois que c'est possible), et qui soit en même temps suffisamment proche de la prononciation pour être facilement lu et compris.

Il faudra néanmoins avoir recours à quelques conventions qui permettent de rendre compte de sons qui ne se rencontrent pas en français.

Ainsi un tilde sur un n » permettra-t-il de faire apparaître certaines nasalisations qui diffèrent du français. A titre d'illustration, le mot « année » (prononcé an-née) se transcrira : « añnée », ce qui fera ressortir la nasale « an » de la première syllabe.

Un accent au dessus d'une voyelle permettra de détacher celle-ci lorsqu'elle précède « y » comme dans le mot «noyer» (prononcé no-yé) qui s'écrira : «nòyé», le son «oi» du français n'existant pas en patois devant un "y".

L'accent sur une voyelle pourra aussi faire apparaître certaines dénasalisations devant un « n », ainsi on écrira «mòn aimi» (prononcé mo-ne aimi) pour «mon ami». De même on écrira eùn û (un œuf), prononcé "eune û", afin de marquer la différence avec l'article indéfini féminin "eune".

Un apostrophe servira à représenter l'amuïssement d'une voyelle inaccentuée : « ts 'min » pour « chemin ».) .

Une graphie particulière s'impose pour rendre compte d'un son chuintant semblable au « ich laut » de l' allemand), c'est à dire du son CH prononcé entre les dents, qui correspond en patois aux groupes consonantiques CL et FL. Il se transcrira : « çhy ». Le mot « clou » s'écrira donc « çhyou » et l'adjectif verbal « gonfle » que l'on emploie pour dire qu'une vache est « gonflée », c'est à dire météorisée, lorsqu'elle a mangé trop de trèfle, sera rendu par « gonçhye ».

Il est également important de ne pas confondre deux sons très fréquents dans notre patois : « eû » sera le son du français « feu » et: « eu » sera le son de « peur » ou « œuf ». Cette distinction permet par exemple d'éviter une confusion entre la « feûille » (la feuille) et la « feuille » (la fille).

L'accent circonflexe sera aussi quelquefois utile pour différencier certaines voyelles en insistant sur leur longueur. Cela nous évitera de confondre un mot comme "atsi" (merci) de "âtsi" (le bouton d'or).

Le « h » aspiré n'existe pas dans les parlers de notre région; toutefois la lettre « h » pourra être néanmoins maintenue dans un souci de clarté afin de ne pas rendre certains mots trop méconnaissables.

Le « k » rendra le son initiale de mots tel que «curé» ou «cuit»: «keûré», «keût».

Les groupes BL et PL qui aboutissent à un « i » mouillé ou « yod » en patois, seront transcrits par BY et PY comme dans « traubye » (table) ou « pyou » (pluie), ce dernier pouvant aussi s'orthographier « piou » car dans ce mot le « i » est en position de hiatus et se prononce nécessairement « y » comme en français (pion, bière etc.)

QUELQUES PARTICULARITÉS GRAMMATICALES

Les verbes du premier groupe se divisent en deux catégories : terminaison er, et terminaison i, du fait d'une palatalisation après TS ou DZ notamment. On opposera donc deux séries sur les modèles : tsanter (prononcé tsantær) / mandzi.

La première et la troisième personne du pluriel sont phonétiquement identiques :

«an» au présent,

«in» à l'imparfait.

La deuxième personne du pluriel est "iz" : par exemple :

«Acoutiz-don!» (écoutez-donc!).

Le pronom personnel indéfini "on" n'existe pas: il se rendra par "is" (ils) ou bien "nous" ; dans ce dernier cas on a le choix entre la terminaison verbale du pluriel ou du singulier :

«Nous pouyans» (nous pouvons)

ou :

«Nous pout».

Le système des temps comporte des formes surcomposées :

exemple : «Dz'avo ésu mandzi» (mot à mot : j'avais eu mangé).

Parfois le patois éprouve le besoin de distinguer phonétiquement le féminin du masculin de certains adjectifs dans des cas où le français ne fait pas une telle différence :

bleu : masc. bieû / fém. bieûse

mûr : meû / meurte

seul : su (sou) / soule

noir : na / nère

On rencontre quelques exemples d'adjectifs verbaux: «gonçhye» (littéralement «gonfle») pour gonflé; de même, on aura «trempe», «use» et "ençhye" ("enfle").

Les adjectifs possessifs se distinguent de ceux du français aux deux premières personnes du pluriel :

"notés" (nos) et "votés" (vos).

On se souvient encore dans la région d'une forme unique de singulier pour le masculin comme pour le féminin: "noton" (1ère personne) et "voton" (2ème personne).

En ce qui concerne les pronoms possessifs, on notera les formes du singulier: (identiques au masculin et au féminin.)

«l'miñnne/ la miñne» (le mien/ la mienne)

«l'tiñne/ la tiñne» (le tien/ la tienne)

«l'siñne/ la siñne» (le sien/ la sienne)

ainsi que le féminin: «la yeûse» (la leur)

Les démonstratifs:

çan: ça; ç'tu: ce; ç'teû : cette; ç'tés: ces

La conjugaison de certains verbes mérite qu'on s'y arrête:

Être:

Dze sus

T'es

Ôl (alle, y) est

Nous sans

Vous êtes

Is sant

Ava (avoir)

Dz'ai

T'as

Ôl (alle, y) a

Nous ans

Vous ez

Is ant

Fare (faire)

Dze fais

Te fais

Ô (alle; y) fait

Nous fan / fàyans

Vous fàyiz

Is fant

Quelques formes notables:

aga: regarde

vez: allez

diez: dites

Quelques formes du subjonctif:

Y faudrot pas qu'te tsàye: Il ne faudrait pas que tu tombes.

Qui qu'te voux que dz'te diâ? : Que veux-tu que je te dise?

Qui qu'ô fàye: Quoi qu'il fasse

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