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Le pays du Tseu

La piau d'l'ours

28 Novembre 2014 , Rédigé par Eric Condette Publié dans #Textes

La piau d'l'ours

C'est histoire a été recueillie par Émile Violet dans la première moitié du siècle dernier. Je me suis permis de l'adapter librement en patois du Haut-Mâconnais. A l'origine, ce texte était retranscrit dans le patois de Vauxrenard, un village beaujolais proche de Juliénas. Il s'agit d'un parler tseu, aujourd'hui de langue d'oïl , assez facilement compréhensible des patoisants du Haut-Mâconnais, Brionnais et Charolais, bien que présentant quelques caractéristiques un peu plus francoprovençales que ces derniers.

En voici la version en parler du Haut-Mâconnais:

Un dzô, y a bié prou d’temps, des comédiens étint v’nis u vlâdze. Is fàyint vâ eun’ ours apeu un llion ; y étot c’ment eune ménadzerie. Nous avins dzamais ren vu de si biau dans la commeune, tot l’monde voulot vâ travailli çtés deux bêites féroces dans leu cadze. Y fallot pàyer 5 sous peur çan.

Mas l’homme que les fàyot vâ, un matin, à la pique du dzô, avot trouvé l’ours crevé dans sa cadze. Bié eñnùyé o savot pas c’ment l’rempyéci. Alors, sans ren dère à n’gun, ol a embautsi un plo qu’passot p’itié et pis ol lu avot mis d’sus la piau écortsie de l’ours. "T’auras 40 sous pe dzô, qu’o lu a dit : saute, danse, gueule à t’en fare p’ter les coneuilles du co, fais tot c’que t’voux, mas n’ cause dzamais ; y est défendu."

V’là qu’le plo c’mince so noviau métier. Y a fallu qu’ol appreune à fare c’ment si qu’ol étot eune bêite sauvâdze. Negun arot crésu qu’y avot eun’ homme so la piau d’l’ours. Quiqu’cops des ptiéts galoupiaux lu piquint meiñme le dri dav’ eune guise, à catson. Ç’tu tié n’aiñmot point çan mas o diot ren pramou qu’o pouyot pas causer.

Mas c’qu’ol aiñmot encô moins, y étot que la cadze du llion étot pousée padsus la seiñne. O l’entendot aller et vni drevin dreva, et segueuyi les barriaux. O sautot si fô, qu’l’homme chintot les pyintses au dsus d’sa têite que pyéyint et creussint.

Un dzô qu’le temps étot à l’orâdze ap’ qu’les moutses beuzaiñnes et les tavins piquint l’llion, v’là-ti pas que c’que not’ours avot craint est arrivé ; l’aut’ avot tant bié sauté dans sa cadze qu’ol a passi tot dreut à traveurs l’piantsi ap ol a tsé dans la cadze de l’ours qu’en étot pas un.

Y faut pas d’mander si not’ homme avot ésu pou ! O s’vàyot dzâ u smantire, du moins ses quequ’bots’d’osses qu’le llion arot pas dévorés. La bêite avot eune grande gueule apeu eune grosse crinière et pis eune londze coue, et seurtôt eune ganiatse pyienne de dents grandes c’ment les pues d’eune fortse. Mô d’pou, o savot pus qui fare. Et vlà-ti pas qu’la bêite sauvâdze v’not vé lu. Not’ homme s’laissot tsère à dzneux et pis, lu qu’avot ren dit deupis qu’ol avot rempyéci l’ours qu’étot mô, o s’est mis à creuyi : « Me mandze pas, me mandze pas !… »

Mas qui qu’ol entend ? Y étot eune voix d’homme que sortot dla gueule du llion et pis que lu diot : « Gueule don pas si fô, te vas nous fare foutre à la pôrte totés deux ! »

Traduction :

Un jour, il y a assez longtemps de cela, des comédiens étaient venus au village. Ils montraient un ours et un lion ; c’était comme qui dirait une ménagerie. On n’avait jamais rien vu de si beau dans la commune, tout le monde voulait voir évoluer ces deux bêtes féroces dans leur cage. Il fallait payer 40 sous pour ça.

Mais l’homme qui les montrait, un matin, au lever du jour, avait trouvé l’ours mort dans sa cage. Bien ennuyé il ne savait comment le remplacer. Alors, sans rien dire à personne, il a embauché un vagabond qui passait par là et puis il l’a recouvert de la peau de l’ours écorché. Tu auras 40 sous par jour, lui a-t-il dit : saute, danse, gueule à t’en faire péter les tendons du cou ; fais tout ce que tu veux, mais ne parle jamais : c’est interdit.

Alors, le vagabond a commencé son nouveau métier. Il a fallu qu’il apprenne à faire comme s’il était une bête sauvage. Personne n’aurait cru qu’il y avait un homme sous la peau de l’ours. Quelques fois, il arrivait même que des petits galopins lui piquent le derrière avec un aiguillon, en cachette. Celui-ci n’aimait pas ça, mais il ne disait rien car il ne pouvait pas parler. Mais ce qu’il aimait encore moins, c’est que la cage du lion était posée au dessus de la sienne. Il l’entendait aller et venir ça et là, et secouer les barreaux. Il sautait si fort, que l’homme sentait les planches au dessus de sa tête plier et craquer.

Un jour que le temps était à l’orage et que les mouches cantharides et les taons piquaient le lion, voilà que ce que notre ours avait craint est arrivé : l’autre avait tellement sauté dans sa cage qu’il était passé tout droit à travers le plancher et était tombé dans la cage de l’ours, qui n’en était pas un.

Il ne faut pas demander si notre homme avait eu peur ! Il se voyait déjà au cimetière, du moins ses quelques bouts d’os que le lion n’aurait pas dévorés. La bête avait une grande gueule , une grande crinière et une longue queue, et surtout une mâchoire pleine de dents qui étaient aussi grandes que les dents d’une fourche. Mort de peur, il ne savait plus que faire. Et voilà que la bête sauvage venait vers lui. Notre homme se laissa tomber à genoux et, lui qui n’avait rien dit depuis qu’il avait remplacé l’ours qui était mort, s’est mis à crier : « Ne me mange pas, ne me mange pas… ! »

Mais qu’est-ce qu’il entend ? C’était une voix d’homme qui sortait de la gueule du lion et qui lui disait :

« Gueule donc pas si fort ; tu vas nous faire mettre à la porte tous les deux ! »

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Olivier de Vaux 29/11/2014 20:55

çan, y'est eune vraie histoire, minme si y'est pas eune histoire vraie !

L'Eric 30/11/2014 09:53

Cette histoire se trouve dans les Annales d'Igé en Mâconnais (tome II), publiées par l'Académie de Mâcon (Protat Frères, imprimeurs à Mâcon, 1937.) Cet ouvrage est une véritable mine d'informations concernant les patois du Mâconnais (et pas seulement celui d'Igé.) Je l'ai trouvé, par chance, chez un bouquiniste de la région il y a une trentaine d'années.

le m'tse 29/11/2014 15:38

Dz'ain-mero bié vouâ arri stu conte en patois de Vaur'na. Quouâ don qu'dze pou le trové?