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Le pays du Tseu

Le 27 juillet 1886

10 Octobre 2014 , Rédigé par Eric Condette Publié dans #Textes

Le 27 juillet 1886

En juillet 1986, l’Association de la Noue, animée par des passionnés de culture et de traditions locales comme Marie et Eugène Besson de Meulin, ou Madame Lapraye de Trivy, pour ne citer que ceux que je connaissais personnellement, regroupant les communes de Dompierre-les-Ormes (incluant Meulin), Trivy et la Chapelle-du-Mont-de-France, ont publié un document dans lequel figurait ce texte (non traduit à l’époque, car son auteur considérait sans doute qu’il ne s’adressait qu' à des patoisants). Je vous livre cette archive en plusieurs parties compte tenu de sa longueur. Par respect pour l’auteur, j’ai conservé autant que possible la graphie originale. J’ai tout au plus « gommé » quelques incohérences lorsque le même mot était écrit de plusieurs manières différentes. J’ai également ajouté quelques commentaires pour certains mots (accompagnés d’un astérisque) lorsque cela me semblait utile.

J'ajouterai encore que, par la richesse des détails pittoresques qu'il donne sur la vie des paysans d'autrefois, ce document dépasse le simple témoignage qu'il apporte sur le patois de cette petite région.

_________________________

27 juillet 1886, dans le vladze de Dompiarre, le Pierre-Marie et la Glaudine, qu’étint totés(1) deux d’Dompiarre, se sant mariés v’là dix-huit ans. I ant pris eune ptiète ferme du Tsatiau d’Audor, quoi i sant toudze, et quoi i ant z’u teus leus enfants : le Dzean qu’a z’u 16 ans à Noué, le Toine qu’en a quatôze, la Mariette qu’a 12 ans dépis la St-Dzean, l’B’nat qu’ara ses 10 ans à la St-Martin, et pis la ptiète Fifine que martse su ses 9 ans. Y fait dza eune brave famille, mais y est pas dè qu’la Glaudine s’arrêtera itié et qu’alle ave monté le moule au greni…

A c’t’heure vous conniaitsiz tôt l’monde ; nous vous invitons à passer tote c’te dzournée d’ave z’eux.

Trois heures v’nant d’souner au chotsi(2) de l’éyise. L’temps est calme, la leune qu’en est à son dri quarti , y n’fait guère ché, mais du couté d’Marcon, y chimbe qu’y fait dza moins nâ.

Et v’là qu’dans son appentis, l’pol à la Glaudine, sortant la tête de son ole(3), s’met à tsanter…

« Hé, Pierre-Marie, hé Glaudine, assez dreumi, v’là le dzo, debout ! »

L’Pierre-Marie euvre un’eux, avise l’horlodze(4) : « Le pol a raison, y’est temps d’se l’ver. »

O saute à bas du yé(5), enfeule sa culotte de toile pre-d’sus sa ceinture de flanelle bié rolée l’tor des reins, ses tsaussons et pis ses deux sabots godos ; ol euvre la porte et s’en va pissi su le feumi, histoire d’se dégordi les dzambes(6) et pis d’aviser l’temps qui chimbe…

« Ma fois(7), dz’cras ben qu’y va faire bon ! le temps est bié ché, y’a tot pien d’étoiles et pis juste un ptiét air de bise pe rafraitsi ! »

L’Pierre-Marie est tot content d’penser qu’i vant pouya c’menci d’coper l’frement. O donne un cop d’eux du couté du fno : ol est bié pien et pis o sent bié bon.

« Allons, les deux-tras vatses et pis les motons arant d’qua c’t’hiver. A c’t’heure qu’les foins sant finis, nous poux penser à la moisson(8).

(à sigre…)

1) totés : je préfère cette graphie à l’originale : « tot es »

2) chotsi: le son initial n'est pas celui du CH français. Il s'agit d'un son beaucoup plus chuintant, que pour différencier de la phonétique française, on pourrait écrire çh (avec une cédille.)

3) ole : je substituerais la graphie aule à « ole » pour tenir compte de l’étymologie du mot

4) horlodze : j’ai conservé le terme du texte original bien qu’ il s’agisse d’une francisation ; le mot patois correspondant est « le r’lodze » (masculin)

5) yé : j’ ajouterais le t final (non prononcé) pour respecter l’étymologie.

6) dzambes : encore un exemple de francisation : dans la région de Dompiere-les-Ormes le mot patois ancien n’était pas dérivé de GAMBA (comme en français) mais de CAMBA et donnait « tsambe ».

7) ma foi : ou ma fi

8) moisson : mot français ; l’auteur aurait aussi pu écrire « m’chon ».

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27 juillet 1886, dans le village de Dompierre, Pierre-Marie et Claudine qui étaient tous deux de Dompierre, se sont mariés voilà dix-huit ans. Ils ont pris une petite ferme du Château d’Audour, où ils sont toujours, et où ils ont eu tous leurs enfants : Jean, qui a eu 16 ans à Noël, Antoine, qui en a quatorze, Mariette qui a 12 ans depuis la Saint-Jean, Benoît, qui aura 10 ans à la Saint-Martin, et puis la petite Fifine qui va sur ses 9 ans. Ça fait déjà une belle famille, mais c’est pas dit que Claudine s’arrêtera là et qu’elle ait monté le moule au grenier.

Maintenant que vous connaissez tout le monde, nous vous invitons à passer toute cette journée avec eux.

Trois heures viennent de sonner au clocher de l’église, le temps est calme, la lune est à son dernier quartier, il ne fait guère clair, mais du côté de Marcon, il semble qu’il fait déjà moins noir.

Et voilà que de son appentis, le coq de Claudine, sortant la tête de son aile, se met à chanter :

« Eh, Pierre-Marie, eh, Claudine, assez dormi, allez, debout ! »

Pierre-Marie ouvre un œil, regarde l’ horloge : « Le coq a raison, c’est l’heure de se lever. »

Il saute du lit, enfile son pantalon de toile, par dessus, sa ceinture de flanelle bien roulée autour des reins, ses chaussons et puis ses sabots de bois sans bride; il ouvre la porte et va pisser sur le fumier, histoire de se dégourdir les jambes, et puis de voir le temps qui semble s’annoncer.

Ma foi, je crois bien qu’il va faire bon et bien clair : il y a beaucoup d’étoiles et juste un petit peu de vent du nord pour nous rafraîchir .

Pierre-Marie est très content de penser qu’il va pouvoir récolter le froment (blé). Il donne un coup d’œil du côté du fenil. Il est plein et sent bien bon.

« Allons, les quelques vaches et les moutons auront de quoi cet hiver. Quand les foins seront terminés, nous pourrons penser à la moisson. »

(à suivre…)

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le m'tse 12/10/2014 19:22

Pas mal ce patois de 1986 pour parler de la vie de 1886. " qu'al avo monté le moule u greni" démontre qu'on savait fort bien pratiquer l'humour.
"les sabots godos" : qui pourrait marcher aujourd'hui avec ces sabots, très loin des chaussures des promeneurs du dimanche.
"les motons arant de quâ": heureux temps où le s'mi de 30 ou 40 tonnes ne venait pas livrer la bouffe à l'étable de 1000 vaches

L'Eric 12/10/2014 18:56

Tout à fait d'accord. J'avais simplement fait le choix de conserver, dans la mesure du possible, la graphie du document de l'époque, qui malgré quelques petites imperfections, était néanmoins très efficace auprès des patoisants.

Olivier de Vaux 12/10/2014 17:30

Ce texte fort intéressant fait bien ressortir la nécessité d'une codification précise de l'accentuation des voyelles. Celle proposée par Mario Rossi me semble excellente ; je la résume ci-après :
- le é : il n'a rien à voir avec le é français, car il est long et diphtongué (ééi) et non bref.
- le è : il n'est grave que de nom et il est bref.
- le ê : il est long et grave

En ce qui concerne l'emploi de l'accent circonflexe sur les autres voyelles il a pour effet de les allonger tout en les rendant plus graves. Peut-être pourrions-nous réfléchir à ces choix et compléter le tableau en expliquant à nos lecteurs quel usage on peut faire de l'accent grave sur certaines voyelles.