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Le pays du Tseu

Le 27 juillet 1886 (3)

24 Octobre 2014 , Rédigé par Eric Condette Publié dans #Textes

Le 27 juillet 1886 (3)

Voici la troisième et dernière partie du texte publié il y a bientôt 30 ans par l'Association du Pays de la Noue: Dans ce dernier passage, l'auteur nous rappelle qu'autrefois la faucille était un outil utilisé pour moissonner (avant la généralisation de la faux, puis des engins agricoles que nous connaissons.) C'est ce que représente le tableau de Van Gogh qui illustre ce document: "Le moissonneur à la faucille" (1889.)

Tant qu’alle est tot sue, la Glaudine se fait un ption de toilette. Y est une belle feune qu’ol a , l’Pierre-Marie, bié proprette alle sait bié s’arrandzi, son chignon est tot l’temps bié fait, ses tsemises de toile fant pas de regret, pas pus qu’ses dvantis d’satinette nère. Et pis avec çan, eune maîtresse feune, pas dépensière, que tire parti de tot.

A ç’t’heure, la Glaudine va tirer la Cabette (1), pis faire téter l’viau à la Miquette, ari tiri la tseuvre, faire les fromadzes, donner les grains es polailles, pis les tsous verts es lapins. Et après tot çan, y faut ari penser à la marande…

Quand la Glaudine r’vint du dzerdin dave un pani d’salade et pis d’treuffes novelles, les chtis sant l’vés, la Mariette a fait tsauffer leu lait, y sant après mandzi…

« Mariette, te donneras un cop d’ramet à la maison et pis te faras la vaisselle ! Le Bnat et la Fifine meunerant les ouilles en tsamp, mais pas vé la serbe ç’tu cop ! Y est assez quand l’mau tsé d’sus c’ment la misère tsus d’les polailles, d’le corri après ! Après goûter, nous vans teus moissonner. »

Quand l’Angélus sounne midi au çhotsi (2), tot l’monde s’arrête et r’vint marander. Les treuffes à la casse dave la salade à l’huile de tsou sant envalées c’ment eune lettre à la poste… Ple premi dzo des moissons, la Glaudine a gâté son monde, alle a fait des matefaims d’sarrazin p’mandzi ave la confiture de fraise. Tot l’monde est content, les chtis c’ment les grands. Mais le temps presse, y est pas l’moment de faire pranire ; quand y fait bié tsaud, nous a dza vu l’froment égreuner dvant que nous pouye le coper. Y vaut meu se dépétsi !

Tote la famille prend le tsemin des Nouéras, à part le Dzean qu’son père a nenvié dans l’bos coper des rouates de futiau, d’bère ou de dzenet pe layer les dzerbes dave un billot quand is sarant seutses. La Glaudine a pris la pièce du Dzean pe coper à la fauceuille : les épis sant mis en dzvelles bié régulières, bié apparyies. Derri, les chtis ramassant les épis que tsàyant, y faut ren laissi perdre…

Tot p’un cop le Toine s’arrête : en copant eune pienne main, sa fauceuille a buté la croix d’alogni, la croix bénite d’mai et piantée au miyeu du froment ple garanti dla grêle et pis ari pe recognaître que y est qui tsouse de sacré, qu’y est l’pain pe tote l’an-née.

« Toine, porte-la vé la pièce quoi nous fans la dzèrbire, nous la piquerans d’sus quand alle s’ra finie. »

Vé les cinq heures, la Glaudine revint vé la maison ave les tras dris ; y faut enco tiri les vatses et pis faire la sope, eune bonne sope de tsou et de cotses, bié mijotée dans la marmite pendue au comâçhe (2). Quand les moissonnous r’vindrant, alle s’ra tote feumante dans la soupière, les écuelles serant su la traublle. Y ara ari d’la boulie d’ troqui dave du lait, du pain pis du fromadze. Les hommes tirerant le banc, tot l’monde se sitera pe soper ; pis tot l’monde ira s’coutsi passe que eune dzournée d’moisson y est eune dzournée éreintante.

C’ment çan finit la dzournée du mardi 27 juillet 1886 ple Pierre-Marie, la Glaudine et leu cinq enfants.

Notes:

1) La cabette était un nom donné à une vache dont les cornes étaient orientées vers le bas.

2) çhotsi, comaçhe: j'ai rajouté une cédille pour indiquer que, dans la région de Dompierre-les-Ormes, le son en question n'est pas tout à fait celui du CH français. Il s'agit d'un son qui n'existe pas en français, mais que l'on rencontre dans quelques autres langues, notamment l'allemand, ce qui lui vaut son appellation de "ich laut". (Pour ceux et celles qui ont étudié l'Allemand, c'est le son que l'on entend dans un mot comme Küche. )

Traduction :

Pendant qu’elle est toute seule, Claudine fait un brin de toilette. C’est une belle femme qu’il a, Pierre-Marie, bien proprette, elle sait bien se faire belle, son chignon est toujours bien fait, ses chemises de toile ne font pas pitié, pas plus que ses tabliers de satinette noire. Et puis avec ça, c’est une maîtresse femme, pas dépensière, qui tire parti de tout.

Maintenant Claudine va traire la Cabette, et ensuite faire téter le veau de la Miquette, aussi traire les chèvres, faire les fromages, donner du grain aux poules et des choux-verts aux lapins. Et après tout ça, il faut aussi penser au repas…

Quand Claudine revient du jardin avec un panier à salade et des pommes de terre nouvelles, les petits sont levés ; Mariette fait chauffer leur lait, il sont en train de manger.

« Mariette, tu donneras un coup de balai dans la maison et puis tu feras la vaisselle. Benoît et Fifine mèneront les brebis au champ, mais pas près de la mare cette fois-ci. C’est pas la peine de chercher à attraper du mal quand il nous tombe dessus comme la misère sur les poules ! Après manger nous irons tous moissonner. »

Quand l’Angélus sonne midi au clocher, tout le monde s’arrête et rentre manger. Les pommes de terre à la poêle avec de la salade à l’huile de chou sont avalées comme une lettre à la poste. Pour le premier jour des moissons Claudine a gâté son monde, elle a fait des crêpes de sarrasin pour les manger avec de la confiture de fraise. Tout le monde est content, les petits comme les grands. Mais le temps presse, ce n'est pas le moment de faire la sieste. Quand il fait très chaud, on a déjà vu le blé s’égrener avant qu’on puisse le couper. Il vaut mieux se dépêcher.

Toute la famille prend le chemin des Nouéras, sauf Jean que son père a envoyé dans le bois couper des verges souples de bouleau ou de genêt pour lier les gerbes avec un bout de bois quand elles seront sèches. Claudine a pris la place de Jean pour couper à la faucille ; les épis sont mis en javelles bien régulières, bien égalisées. Derrière, les petits ramassent les épis qui tombent ; il ne faut rien laisser perdre…

Tout à coup, Antoine s’arrête : en coupant le contenu d’une main, sa faucille a cogné contre la croix de noisetier, la croix bénie de mai, plantée au milieu du froment pour le préserver de la grêle et aussi pour reconnaître que c’est quelque chose de sacré: le pain pour toute l’année.

« Antoine, porte-la à l’endroit où nous ferons le tas de gerbes ; nous la piquerons dessus quand elle sera finie. »

Vers cinq heures, Claudine rentre à la maison avec les trois derniers. Il faut encore traire les vaches et faire la soupe, une bonne soupe au chou et au cosses de pois, bien mijotée dans la marmite pendue à la crémaillère. Quand les moissonneurs rentreront, elle sera toute fumante dans la soupière, les écuelles seront sur la table. Il y aura aussi de la bouillie de maïs avec du lait, du pain et du fromage. Les hommes tireront le banc et tout le monde s’asseoira pour souper. Ensuite tout le monde ira se coucher parce qu’une journée de moisson, c’est une journée éreintante.

C’est comme ça que se termine la journée du 27 juillet 1886 pour Pierre-Marie, Claudine et leurs cinq enfants.

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le m'tse 27/10/2014 09:54

Il y a une petite faute de patois dans la phrase " vos avi ti vu qu'le m'chonou é gautse" (avez-vous vu que le moissonneur est gaucher"). J'ai oublié la répétition du sujet, une des caractéristiques du patois. Il fallait écrire : "vos avi ti vu qu'le m'chonou, ôl é gautse" (m'chonou et ôl....moissonneur et il)

L'Eric 28/10/2014 08:32

Tu es vraiment perfectionniste; à la différence de certains patoisants que j'ai entendu dire: "Nous, nous causans c'ment y vint" (nous, on parle comme ça vient.)
A propos de perfectionnisme, le "m'chonou" n'est peut-être pas si "gautse" que ça. Si tu cherches les images correspondantes sur Google, tu verras que dans la plupart des cas il est droitier. Si j'ai choisi l'image (probablement inversée) où il est gaucher, c'est uniquement parce que les couleurs me semblaient plus proches de ce qu'on attend généralement de Van Gogh...

le m'tse 26/10/2014 16:29

Une bonne et dure journée de moisson; et il reste encore le transport des gerbes et sans doute plusieurs jours à battre le "froment à l'écossou" Que diraient nos grands parents devant les monstres qui avalent 2 ha de moisson à l'heure!!
Vos avi ti vu qu'le m'chonou é gautse? Epi que son outil é p'tète eune fauceuille (o un volan à dents) pramou qu'al é quasiman dreute. Merci à Van Gogh d'avoir peint la vie paysanne d'autrefois; ce qui n'est pas fréquent.

Olivier de Vaux 24/10/2014 21:42

Y'étint pas fainiants çhtés-là ! La mchon à la fauçeuille, y'étot quitsouze !