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Le pays du Tseu

Cardzot d'Seuvgnon n°57

31 Décembre 2013 , Rédigé par Olivier Chambosse Publié dans #Ateliers

Cardzot d'Seuvgnon n°57

Quelques mots et locutions étudiés le 19 décembre, avec des commentaires sur l'orthographe.

Parmi les verbes faisant référence à un travail mal effectué nous en avons examiné quelques uns en nous efforçant de saisir les nuances qui les différencient.

boraler v. Bricoler, mal travailler, plus particulièrement dans la couture : Eun' orlet, eune rprise tot boralés.

borèler v. Autre forme de boraler, bossauder (coudre, repriser)

tsapoter v. (du v.fr. chapoter, fendre du bois) 1. Découper, hacher, mettre en morceaux, couper le petit bois à la bonne longueur. 2. Péj. Bricoler, travailler sans efficacité ou même mal, en utilisant un outil tranchant. Ce verbe ne semble pas avoir d'origine commune avec le verbe bourguignon encharpoter, encharboter, qui au Nord du Pàys du Tseu a évolué en atsarbeuter (Le Rousset, Saint-André-le-Désert) qui à l'origine,signifiait chiffonner au sens propre et au figuré, embarrasser, mais qui semble avoir acquis progressivement le sens de travailler d'une façon désordonnée, la proximité de tsapoter pouvant l'expliquer.

tsâtrer v. 1. Châtrer, castrer. 2. Péj. Bricoler, surtout en coupant, tordant, cisaillant . 3. Péj. Faire (occupation), dans l'expression employée uniquement d'homme à homme, entre amis : Qui qu'te tsâtres ? que l'on peut traduire par Qu'est-ce que tu fabriques ?

tsâtronner v. Cf. Tsâtrer 2. et 3. Moins viril que tsâtrertsâtronner peut concerner une dame et appeler une rime sympathique : Apeu la patronne, qui don qu'alle tsâtronne ?

Nous nous sommes attardés sur le mot pataraud (pataroud dans quelques communes du Nord du Tseu) et cela nous a donné l'occasion de faire des commentaires relativement à l'orthographe du Tseu.

pataraud, pataroud n.m. 1.Vadrouille. L'Marcel ? ôl 't en pataraud ! 2. Bruit, raffut, pétard. La Glaudine fayot un pataraud d'tos les djablles ! 3. Désordre, remue-ménage. Restez djhô, la maijon est tote en pataraud !

Vous remarquerez deux choses dans les phrases choisies pour illustrer l'emploi du mot pataraud :

djablles est orthographié avec deux ll et non un seul pour forcer la prononciation "mouillée" de ce double l. Un prochain article du blog sera consacré à ce sujet délicat, en effet il n'y a pas de solution évidente au problème de la transcription des mots se terminant par ble, cle, fle, gle, ple.

ôl 't en pataraud fait ressortir l'existence dans l'orthographe du verbe être, d'un t final (ôl est) ; 9 fois sur 10 la liaison ne se fera pas et on dira ôl est/en pataraud (remarquez la barre de fraction destinée à rappeler au lecteur qu'il ne faut pas faire la liaison), et puis -notamment lorsque la conversation s'anime- le débit s'accélère et on a droit à d'autres liaisons, à des raccourcis et on obtient ce "ôl 't en" écrit avec une apostrophe avant le t pour signaler la disparition du es de est.

D'autres mots ont été examinés à la loupe, que dis-je, au microscope de l'entomologiste, ce fut le cas de la bezaiñne.

bezaiñne n.f. Mouche plate dotée d'une carapace très dure, vivant sur le bétail ; elle serait une "spécialité charolaise", et rendrait fous les chevaux qui ne sont pas du cru. (Information à vérifier : à vos-tes pyeumes, çhtés qu'sant pas d'accord ! Vous pouvez déjà vous faire une idée en allant voir cet article : http://www7.inra.fr/opie-insectes/pdf/i146fraval5.pdf).On la connait sous les noms de moutse pyate, moutse catharine, moutse cathrine et moutse canqueline. N.B. Dans les jeux d'orgue la buzaine fait partie des jeux d'anche. Autrefois, le basson, instrument à double anche s'est appelé buisine ou buzaine. Les mots buzaine et bezaiñne sont proches, certes, mais le vrombissement de la moutse pyate est très discret, on peut donc écarter, a priori, un lien de parenté entre eux.

Voici maintenant une petite histoire vraie rapportée par Alice, à situer vers 1960 : Une belle-mère charolaise bon teint, assez conservatrice, plutôt que de critiquer ouvertement sa jeune dzendresse qui s'était fait décolorer et qui avait acheté des chaussures à talons, lui a tenu ce langage, parlant d'une femme vue à un enterrement.

"Y'en avot eune grande qu'martsot dvant ma dans la file ; alle avot, arré*, les tsveux tcheindus** apeu alle étot engrintsie su des talans pus-z-hauts*** qu'des verres à pîd****...y rchimbot à ren !"(sous-entendu, ça faisait mauvais genre !).

arré est une variante de arri (aussi, également). On emploie parfois, moins fréquemment, éto, pour dire aussiItou, autre forme du même mot, est employé par les paysans de Molière (Dom Juan ou le Festin de pierre. voir en annexe) et même par des écrivains du XXe s.

** tcheindus Cet adjectif arrive tout droit du participe passé du verbe tcheinde, teindre, d'où l'orthographe en "ein" et non en "ain" ou en "in" ou encore en "un". La plupart des mots patois commençant par tch pourraient s'écrire avec un ti initial moins perturbateur mais moins fidèle à la prononciation. (Le tchâtre, la tcheule, la tchamoure).

*** pus-z-hauts relève d'une prononciation peu conventionnelle, l'usage étant plutôt de ne pas faire la liaison (par principe et non parce qu'il y a un h). Ici, pour forcer la liaison afin de respecter la prononciation savoureuse de la belle-mère, on place entre deux tirets un beau z fort plaisant à entendre, mais on met entre guillemets l'expression car elle n'est pas classique.

**** tout comme le nid prend un d final muet et donne le verbe nider, le pid, (du français pied) qui semble avoir donné naissance à pider (épier) et peut-être à pidrer (regarder, car dans les deux cas il faut faire le pied de grue) peut s'écrire avantageusement avec un d final muet, ce qui permet au lecteur de comprendre plus facilement le mot que s'il n'avait pas sa consonne finale.

annexe : extrait du Dom Juan de Molière (les linguistes s'accordent pour dire que ce patois est celui de la "banlieue" parisienne au XVIIe siècle).

Acte II. Scène I Charlotte, Pierrot.

Charlotte
Notre-dinse, Piarrot, tu t’es trouvé là bien à point.

Pierrot

Parquienne, il ne s’en est pas fallu l’épaisseur d’une éplinque qu’ils ne se sayant nayés tous deux.

Charlotte
C’est donc le coup de vent da matin qui les avait renvarsés dans la mar ?

Pierrot
Aga, guien, Charlotte, je m’en vas te conter tout fin drait comme cela est venu ; car, comme dit l’autre, je les ai le premier avisés, avisés le premier je les ai. Enfin donc j’estions sur le bord de la mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions à batifoler avec des mottes de tarre que je nous jesquions à la teste ; car, comme tu sais bian, le gros Lucas aime à batifoler, et moi par fouas je batifole itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j’ai aperçu de tout loin queuque chose qui grouillait dans gliau, et qui venait comme envars nous par secousse. Je voyais cela fixiblement, et pis tout d’un coup je voyais que je ne voyais plus rien. « Eh ! Lucas, ç’ai-je fait, je pense que vlà des hommes qui nageant là-bas. Voire, ce m’a-t-il fait, t’as esté au trépassement d’un chat, t’as la vue trouble. Palsanquienne, ç’ai-je fait, je n’ai point la vue trouble : ce sont des hommes. Point du tout, ce m’a-t-il fait, t’as la barlue. Veux-tu gager, ç’ai-je fait, que je n’ai point la barlue, ç’ai-je fait, et que sont deux hommes, ç’ai-je fait, qui nageant droit ici ? ç’ai-je fait. Morquenne, ce m’a-t-il fait, je gage que non. O ! çà, ç’ai-je fait, veux-tu gager dix sols que si ? Je le veux bian, ce m’a-t-il fait ; et pour te montrer, vlà argent su jeu », ce m’a-t-il fait. Moi, je n’ai point esté ni fou, ni estourdi ; j’ai bravement bouté à tarre quatre pièces tapées, et cinq sols en doubles, jergniguenne, aussi hardiment que si j’avais avalé un varre de vin ; car je ses hazardeux, moi, et je vas à la débandade. Je savais bian ce que je faisais pourtant. Queuque gniais ! Enfin donc, je n’avons pas putost eu gagé, que j’avons vu les deux hommes tout à plain, qui nous faisiant signe de les aller quérir ; et moi de tirer auparavant les enjeux. « Allons, Lucas, ç’ai-je dit, tu vois bian qu’ils nous appelont : allons viste à leu secours. Non, ce m’a-t-il dit, ils m’ont fait pardre. » Ô ! donc, tanquia qu’à la parfin, pour le faire court, je l’ai tant sarmonné, que je nous sommes boutés dans une barque, et pis j’avons tant fait cahin caha, que je les avons tirés de gliau, et pis je les avons menés cheux nous auprès du feu, et pis ils se sant dépouillés tous nus pour se sécher, et pis il y en est venu encore deux de la mesme bande, qui s’equiant sauvés tout seul, et pis Mathurine est arrivée là, à qui l’en a fait les doux yeux. Vlà justement, Charlotte, comme tout ça s’est fait.

Charlotte
Ne m’as-tu pas dit, Piarrot, qu’il y en a un qu’est bien pu mieux fait que les autres ?

Pierrot
Oui, c’est le maître. Il faut que ce soit queuque gros, gros Monsieur, car il a du dor à son habit tout depis le haut jusqu’en bas ; et ceux qui le servont sont des Monsieux eux-mesmes ; et stapandant, tout gros Monsieur qu’il est, il serait, par ma fique, nayé, si je n’aviomme esté là.

Charlotte
Ardez un peu.

Pierrot
Ô ! parquenne, sans nous, il en avait pour sa maine de fèves.

Charlotte
Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot ?

Pierrot
Nannain : ils l’avont rhabillé tout devant nous. Mon quieu, je n’en avais jamais vu s’habiller. Que d’histoires et d’angigorniaux boutont ces messieus-là les courtisans ! Je me pardrais là dedans, pour moi, et j’estais tout ébobi de voir ça. Quien, Charlotte, ils avont des cheveux qui ne tenont point à leu teste ; et ils boutont ça après tout, comme un gros bonnet de filace. Ils ant des chemises qui ant des manches où j’entrerions tout brandis, toi et moi. En glieu d’haut-de-chausse, ils portont un garde-robe aussi large que d’ici à Pasque ; en glieu de pourpoint, de petites brassières, qui ne leu venont pas usqu’au brichet ; et en glieu de rabats, un grand mouchoir de cou à reziau, aveuc quatre grosses houppes de linge qui leu pendont sur l’estomaque. Ils avont itou d’autres petits rabats au bout des bras, et de grands entonnois de passement aux jambes, et parmi tout ça tant de rubans, tant de rubans, que c’est une vraie piquié. Ignia pas jusqu’aux souliers qui n’en soiont farcis tout depis un bout jusqu’à l’autre ; et ils sont faits d’eune façon que je me romprais le cou aveuc.

Charlotte
Par ma fi, Piarrot, il faut que j’aille voir un peu ça.

Pierrot
Ô ! acoute un peu auparavant, Charlotte : j’ai queuque autre chose à te dire, moi.

Charlotte
Et bian ! dis, qu’est-ce que c’est ?

Pierrot
Vois-tu, Charlotte, il faut, comme dit l’autre, que je débonde mon cœur. Je t’aime, tu le sais bian, et je sommes pour estre mariés ensemble ; mais marquenne, je ne suis point satisfait de toi.

Charlotte
Quement ? qu’est-ce que c’est donc qu’iglia ?

Pierrot
Iglia que tu me chagraignes l’esprit, franchement.

Charlotte
Et quement donc ?

Pierrot
Testiguienne, tu ne m’aimes point.

Charlotte
Ah ! ah ! n’est que ça ?

Pierrot
Oui, ce n’est que ça, et c’est bian assez.

Charlotte
Mon quieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la mesme chose.

Pierrot
Je te dis toujou la mesme chose, parce que c’est toujou la mesme chose ; et si ce n’était pas toujou la mesme chose, je ne te dirais pas toujou la mesme chose.

Charlotte
Mais qu’est-ce qu’il te faut ? Que veux-tu ?

Pierrot
Jerniquenne ! je veux que tu m’aimes.

Charlotte
Est-ce que je ne t’aime pas ?

Pierrot
Non, tu ne m’aimes pas ; et si, je fais tout ce que je pis pour ça : je t’achète, sans reproche, des rubans à tous les marciers qui passont ; je me romps le cou à t’aller denicher des marles ; je fais jouer pour toi les vielleux quand ce vient ta feste ; et tout ça, comme si je me frappais la teste contre un mur. Vois-tu, ça ni biau ni honneste de n’aimer pas les gens qui nous aimont.

Charlotte
Mais, mon guieu, je t’aime aussi.

Pierrot
Oui, tu m’aimes d’une belle deguaine !

Charlotte
Quement veux-tu donc qu’on fasse ?

Pierrot
Je veux que l’en fasse comme l’en fait quand l’en aime comme il faut.

Charlotte
Ne t’aimé-je pas aussi comme il faut ?

Pierrot
Non : quand ça est, ça se voit, et l’en fait mille petites singeries aux personnes quand on les aime du bon du cœur. Regarde la grosse Thomasse, comme elle est assotée du jeune Robain : alle est toujou autour de li à l’agacer, et ne le laisse jamais en repos ; toujou al li fait queuque niche ou li baille quelque taloche en passant ; et l’autre jour qu’il estait assis sur un escabiau, al fut le tirer de dessous li, et le fit choir tout de son long par tarre. Jarni ! vlà où l’en voit les gens qui aimont ; mais toi, tu ne me dis jamais mot, t’es toujou là comme eune vraie souche de bois ; et je passerais vingt fois devant toi, que tu ne te grouillerais pas pour me bailler le moindre coup, ou me dire la moindre chose. Ventrequenne ! ça n’est pas bian, après tout, et t’es trop froide pour les gens.

Charlotte
Que veux-tu que j’y fasse ? c’est mon himeur, et je ne me pis refondre.

Pierrot
Ignia himeur qui quienne, quand en a de l’amiquié pour les personnes, l’an en baille toujou queuque petite signifiance.

Charlotte
Enfin, je t’aime tout autant que je pis, et si tu n’es pas content de ça, tu n’as qu’à en aimer queuque autre.

Pierrot
Eh bien ! vlà pas mon compte. Testigué ! Si tu m’aimais, me dirais-tu ça ?

Charlotte
Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l’esprit ?

Pierrot
Morqué ! queu mal te fais-je ? Je ne te demande qu’un peu d’amiquié.

Charlotte
Eh bian ! laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-être que ça viendra tout d’un coup sans y songer.

Pierrot
Touche donc là, Charlotte.

Charlotte
Eh bien ! quien.

Pierrot
Promets-moi donc que tu tâcheras de m’aimer davantage.

Charlotte
J’y ferai tout ce que je pourrai, mais il faut que ça vienne de lui-même. Pierrot, est-ce là ce Monsieur ?

Pierrot
Oui, le vlà.

Charlotte
Ah ! mon quieu, qu’il est genti, et que ç’aurait été dommage qu’il eût esté nayé !

Pierrot
Je revians tout à l’heure. Je m’en vas boire chopaine, pour me rebouter tant soit peu de la fatigue que j’ais eue.

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le m'tse 06/01/2014 10:02

Il me semble qu'on entend au moins aussi souvent "qu'y avo" que "qu'i-z-avot"

Le dzveux 06/01/2014 11:20

Oui, "qu'y avot" s'entend plus souvent, "qu'i-z-y avot" est une formule plus appuyée. En français on a le même double registre avec "qu'il y avait" et avec "qu'il y avait là". Dans le premier cas le "y" est le résultat de la contraction de "il y" et dans le second le "i" est le il neutre de il pleut suivi du "y" adverbe de lieu, réunis par un "z" destiné à éviter l'hiatus.

L'Eric 05/01/2014 09:12

Il est sacrément touffu le cardzot n°57. Vous ez bié trédzi.

Le dzveux 05/01/2014 17:10

Faut dère qu'i-z-y avot (orthographe retenue par élimination, je sais seulement comment il ne faut pas l'écrire) doux-quate feunnes que tabaillint abeurnonciau, fallot woî çan !

Andiamo 01/01/2014 14:43

EH ! Il a bien changé le patois de ma banlieue ! Aujourd'hui je ne le reconnais plus, cet argot que j'aimais tant a fait place à une bouillie, ce parler des cités décidément exempt de ces expressions si imagées de l'argot de mes tendres années.

Le dzveux 01/01/2014 19:14

C'est pas comme nous, hein ? Nous, on n'a pas changé ! On n'a pas changé ! On n'a pas changé ! On n'a pas changé !