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Le pays du Tseu

Vous avez dit gueûriaud ?

19 Novembre 2013 , Rédigé par Olivier Chambosse Publié dans #Académie

Vous avez dit gueûriaud ?

Attention les amis, il s'agit de s'entendre, de quel genre de gueûriaud parlez-vous ?

Du clochard, de l'individu chaussé de groles ?

C'est un gorlé, gorli, gorlaud. Ces variantes du même mot viennent du latin populaire grolla qui désigne la chaussure, et même la vieille chaussure (les grolles) depuis le XIIIe siècle ; le savetier était désigné par le terme de grolier qui fait partie du vocabulaire lyonnais avec le regrolleur (Gnafron, l'ami de Guignol, est le plus célèbre des regrolleurs).

Du chemineau, du trimard ?

C'est un gueurdaud. Il fait partie de la famille des gredins (ou des guerdins, par métathèse), - c'est-à-dire des gueux - venant du néerlandais gredich, avide, qui, francisé en gredin a essaimé dans le Berry (gredot, vagabond), dans le Centre (gueurdaud, mendiant). Au Pàys du Tseu le gueurdaud désigne le chemineau, le trimard, nécessairement sale. Ne dit-on pas "y chint l'gueurdaud" pour dire que ça sent la crasse. D'un lit défait avec une literie froissée et d'une propreté douteuse, on dit : "y'est un vrai gueurdaud".

Vous ne confondez pas avec les gueurlus, par hasard ?

Mario Rossi, dans son dictionnaire nous explique que les grelus (ou gueurlus, par métathèse), ce sont des pauvres, des miséreux - du latin gracilem avec le suffixe adjectival u signifiant : qui est pourvu ou doté de quelque chose, ici, la pauvreté. Le parler lyonnais dispose du grelet et du grelu qui désignent le grêle ou maigrelet.

Non, vous avez dit gueûriaud !

Une visite à la famille des garauds s'impose. Les garauds ce sont ceux qui courent les rues : ce sont eux qui ont donné le gueûriaud et la gueûriaude en charolais-brionnais. Mario Rossi nous dit que cette famille se rattache à celle de veurder, du francique wrotan, aller ça et là, ce qui n'est pas évident. Le verbe gueûriauder est encore très couramment employé. Les autres mots de la famille, à savoir le garaud (le coureur de filles), la garaude (la femme de mauvaise vie) et le verbe garauder (traîner dans des lieux de débauche) sont plus rares. N.b. je parle des mots et non de la chose. A signaler qu'une garaudaiñne désigne une pente abrupte, or une garaude est bien une femme qui est sur la mauvaise pente, qui vit dans les bas-fonds.

Le verbe veurder avec ses variantes, veurdaler et veurdôler entre en concurrence avec garauder, il implique l'idée de sortir pour faire la fête mais aussi celle d'errer, de courir les chemins.

Mais une gueûriaude n'est pas une gueûrèche pour autant !

La gueûrèche ou la gueûrièche désignant ici une femme vêtue et fardée d'une façon provocante, là une mendiante ou une bohémienne ainsi que le verbe gueûrièchi doivent-ils être rattachés à la famille des gueûriauds ? Une gueûriaude n'est pas méprisable mais tout au plus, blâmable, une gueûrèche c'est moins sûr, encore que certains patoisants voient en elle notre greluche nationale. De la greluche à Saint-Greluchon il n'y a qu'un pas. Quand on sait comment il exauçait le désir d'enfant des femmes soi-disant stériles (c'était le temps béni d'avant la p.m.a.) on admet que le verbe gueûrièchi est apparenté au verbe gueûrléchi, variante de garlotsigueûrlotsi (grelotter, brinquebaler, ballotter). En effet tous ces mots sont issus du gueurlot (métathèse de grelot) ce qui nous ramène directement aux grelots de Saint-Greluchon.

Mais ce n'est pas tout, nos gueûriauds ont encore cinq ou six homophones.

- les gueuriaux désignent les petites bulles qui se forment parfois à la surface du sol lorsqu'il pleut. J'ai déjà avancé l'hypothèse que ce mot était sans doute issu de la contraction de "gueurme d'iau", grume d'eau.

- le gueuriot (métathèse de greuillot) qui désigne le grillon. Ici on notera que l'orthographe est très éloignée de l'étymologie d'où l'intérêt d'avoir deux entrées lexicales. Notons également que dans certains villages où l'on pratique l'apocope , à Trivy notamment on dit le greuil, d'où l'expression que j'invente à l'instant : "Treuvijauds, copeux d'mots". Du Treuvijaud au Jivaro il n'y aurait qu'un pas, mais je n'en mettrais pas ma tête à couper.

- le gueriot, (probable amuïssement de gueurmiot, petite grume) qui désigne une herbe dotée de petites grumes et dont nous n'avons pas encore trouvé le nom français, qui venait gâter la récolte de foin. "Y'est eune mauvaise añnée p'le foin, ôl est pyein d'gueriots".

- le gueuriot de çrises, qui désigne la réunion des cerises en grappes ; en effet de la notion de grain on est passé à celle de grume pour la cerise comme pour le raisin . Le terme de teurnot, teurné , est plus fréquent. Il aurait pour origine le verbe latin tornàre, façonner au tour ou plus simplement le petit mouvement tournant permettant de détacher le groupe de pédoncules sans abîmer la branche. Relevons ici le terme de brondelot ou brondelé qui désigne une petite branche de cerisier chargée de teurnots.

- la gueurionde, métathèse de grionde, elle-même variante de gronde, la guêpe. Il n'est donc pas faux d'affirmer que la gueuriaude a des gueuriondes au cul.

- dernier quasi-homophone, le gueurlot désignant le hochet que l'on confiait aux petits enfants. (métathèse de grelot).

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le m'tse 22/11/2013 10:20

Chapeau les spécialistes! Je confirme le "greuil" pour Trambly. Il y existe une expression: "stu là, ôl a un greuil" au sens de "il a toujours de la chance, celui-là". Vous avez sûrement une explication sur le rapport entre le grillon et la chance???

L'Eric 22/11/2013 19:42

Encore une belle expression à ajouter à notre dictionnaire collaboratif !

Olivier de Vaux 22/11/2013 14:43

Mon explication (toute personnelle) est la suivante : le grillon chante en captivité ou lorsqu'il se réfugie en hiver dans les lieux habités ou chauffés et où on trouve du grain, de la farine (boulangeries) ce n'est pas le cas de la cigale par exemple. Si une maison est chauffée, si on y trouve de quoi manger, c'est que ses habitants sont à l'abri de la misère. Le scarabée porte bonheur pour des raisons différentes : il est beau, parfois à l'égal d'une pierre précieuse. La réputation de porte-bonheur du grillon dépasse et de beaucoup les limites de l'europe ; en Chine les princesses impériales les enfermaient dans des petites cages en or pour qu'ils chantent dans leur chambre.

Andiamo 21/11/2013 10:45

Mon grand-père paternel (le Rital) était cordonnier, à Paris on disait "un bouif" je dis bien on disait, car aujourd'hui pour faire refaire une santé à tes pompes, tu peux aller te faire reluire biscotte des Bouifs y'en a plus bézef !
Dis donc cher Olivier ça vient da quoi "bouif" ?

Andiamo 21/11/2013 17:25

Merci Olivier ];-D

Olivier de Vaux 21/11/2013 15:30

Je ne peux te proposer que la réponse trouvée dans le Robert à l'article ribouis auquel bouif renvoie :
RIBOUIS n. m. (1854) est d'origine discutée : selon Bloch et Wartburg, il remonterait à bouis, ancienne forme de buis* encore répandue dans les parlers, désignant dans la langue des cordonniers un brunissoir de buis servant à polir la semelle. Le préfixe re-, toujours selon Bloch et Wartburg, viendrait de rebouiser, attesté dès le XVIIIe s. au sens figuré de « donner bon air à qqch. » et dont le sens propre se serait perdu, ce qui n'est pas étonnant pour un mot d'argot. Selon P. Guiraud, qui accepte une relation entre ribouis et le bouis des cordonniers, ribouis serait aussi à rattacher à bouis « marionnette » (→ boui-boui) et à bouif « cordonnier », mots qui, selon lui, appartiennent à un radical expressif bobb- désignant un objet rond ; selon cette hypothèse, rebouiser signifierait « donner une forme ronde » (c'est pourquoi on rebouise un chapeau). ❏ Ribouis, mot du langage populaire, a été employé pour désigner un savetier avant d'être attesté au sens de « vieux soulier réparé » (1880) et, par extension « vieux soulier », par métonymie « pied » (1901). Il a vieilli.

Eric 20/11/2013 07:57

Les Treuvijauds seraient-ils des réducteurs de mots à la manière des Jivaros réducteurs de têtes ?. Pratiqueraient-ils, à l’instar de Monsieur Jourdain avec la prose, l’apocope sans le savoir ? Pas si sûr. L’apocope correspond le plus souvent à une familiarité de langage, lorsque par exemple « cinéma » s’abrège en « ciné ». A Trivy, il s’agit de toute autre chose.
Pour le linguiste Gérard Taverdet, ce phénomène résulterait d’un déplacement d’accent dans une série de mots masculins de deux syllabes terminés par un son vocalique. L’accent tonique se serait ainsi positionné sur la première syllabe de ces mots, entraînant la disparition de la deuxième syllabe.
Ce trait linguistique a permis à Gérard Taverdet de délimiter une aire dialectale particulière à l’intérieur du domaine du Tseu, comprenant la totalité du canton de Matour, la moitié occidentale du canton de Tramayes, plus quelques points périphériques.
Une hypothèse qui semble plausible serait qu’à l’époque où, sous l’influence du français, langue dominante, les patois de cette petite région on perdu les voyelles finales atones du francoprovençal pour se transformer en parlers d’oïl, cette série de mots aurait subi le même sort, par effet d’entraînement (ou de sur-francisation.) C’est ainsi , par exemple, que « bonnet » serait devenu « bonne » et « greuillot » (grillon) aurait donné « greuil ».
Quoi qu’il en soit la perte d’une syllabe tonique est (sauf dans le cas d’une abréviation familière ou argotique) normalement impossible en langue d’oïl, et ce phénomène, tout à fait unique, peut nous inciter à penser que nous avons là des patois de transition entre la langue d’oïl et le francoprovençal.

Olivier de Vaux 20/11/2013 17:20

Atsi bié l'Eric, dz'attendos çhte mise au point. Je la trouve particulièrement bien balancée, bien ficelée, très classe (hum, le prof va-t-il apprécier ?) bref on est loin d'avoir affaire à une gueurièche. Et, au final, on est une fois de plus placé devant une évidence, le Pàys du Tseu est bel et bien une zone de transition entre la langue d'oïl et le francoprovençal.